La sortie de Déthié Diouf dépasse largement son cas personnel. En affirmant être « extrêmement déçu » après sa nomination comme président du Conseil d’administration du Grand Théâtre national Doudou Ndiaye Coumba Rose, le responsable politique thiessois remet au centre du débat une question déjà présente depuis plusieurs mois dans la capitale du Rail : quelle est aujourd’hui la véritable part de Thiès dans le pouvoir de Bassirou Diomaye Faye ?
La question est d’autant plus politique que Thiès ne peut être considérée comme une terre électorale secondaire pour le chef de l’État. Lors de la présidentielle de mars 2024, Bassirou Diomaye Faye avait obtenu 59,79 % des suffrages dans le département de Thiès. Il s’était également imposé à Mbour avec 61,71 % et à Tivaouane avec plus de 57 %. Les trois départements de la région avaient donc placé le candidat de la coalition Diomaye Président en tête.
Dans le seul département de Thiès, il avait recueilli 152 047 voix, contre 58 195 pour Amadou Ba. Sur le plan électoral, la région a donc largement participé à la dynamique qui a porté Bassirou Diomaye Faye au pouvoir.
En 2024, Thiès était au cœur du gouvernement
Le contraste avec les débuts du nouveau régime est frappant.
Dans le premier gouvernement formé en avril 2024, plusieurs personnalités fortement rattachées à Thiès occupaient des fonctions stratégiques. Le général Birame Diop avait été nommé ministre des Forces armées, Ousmane Diagne ministre de la Justice, Jean Baptiste Tine ministre de l’Intérieur et Birame Soulèye Diop ministre de l’Énergie, du Pétrole et des Mines.
À l’époque, Thiès pouvait difficilement se considérer comme marginalisée. Justice, Intérieur, Forces armées, Énergie : la capitale du Rail disposait de relais dans plusieurs des secteurs les plus importants de l’État.
Deux ans plus tard, le paysage a profondément changé.
Ousmane Diagne, principal visage thiessois du gouvernement
Dans le gouvernement formé le 1er juin 2026 sous la direction du Premier ministre Ahmadou Al Amine Mohamed Lo, la personnalité directement issue de la ville de Thiès la plus clairement identifiable est Ousmane Diagne, maire de Thiès-Est.
Greffier de formation, natif du quartier Hersent, il a été nommé ministre auprès du ministre de l’Agriculture, de la Souveraineté alimentaire et de l’Élevage, chargé de l’Élevage.
Sa présence est politiquement significative. Mais elle ne peut être comparée, en termes de positionnement institutionnel, avec la configuration de 2024 où plusieurs Thiessois dirigeaient directement des ministères régaliens ou stratégiques.
C’est probablement là que se trouve une partie du malaise exprimé aujourd’hui. Thiès n’est pas absente du pouvoir. Mais son niveau d’influence semble avoir reculé.
Déthié Diouf : une nomination qui ravive une frustration ancienne
La nomination de Déthié Diouf au Grand Théâtre national, décidée lors du Conseil des ministres du 10 septembre 2026, doit être replacée dans ce contexte.
L’ancien président de VISA/Les Citoyens avait déjà publiquement demandé une plus grande considération pour Thiès. En juillet, avant la création de Kiiraay-Les Patriotes républicains, il avait annoncé la dissolution prochaine de sa formation dans la nouvelle organisation appelée à soutenir le président Bassirou Diomaye Faye.
Il réclamait alors une forme de « discrimination positive » en faveur de Thiès, estimant que la région avait suffisamment contribué politiquement pour attendre davantage du pouvoir central.
Quelques semaines plus tard, sa réaction à sa propre nomination prend donc une autre dimension. Lorsqu’il déclare être « extrêmement déçu », il ne parle pas uniquement de son poste. Son discours porte également sur la place accordée à Thiès.
Fall Mao, Ousseynou Diouf, Habib Vitin : une base politique qui attend encore
Autour de Bassirou Diomaye Faye, Thiès dispose pourtant d’un réseau politique qui s’est montré particulièrement actif.
Abdoulaye Fall Mao, président de l’APDR, est présenté depuis 2024 comme un membre fondateur de la coalition Diomaye Président. En 2026, il a participé activement à la structuration de la coalition dans le département. Après la création de Kiiraay, il apparaît également comme coordonnateur départemental du nouveau parti à Thiès.
Al Ousseynou Diouf a lui aussi occupé une place visible dans l’organisation locale de la coalition. Des rencontres départementales se sont tenues dans sa permanence et il intervenait notamment sur les questions de massification et d’ouverture politique. Début septembre, il s’exprimait encore publiquement comme membre de Kiiraay-Les Patriotes républicains et défendait le leadership politique de Bassirou Diomaye Faye.
Habib Vitin constitue un autre profil connu de cette mouvance thiessoise. Notaire et président du mouvement Thiès d’Abord, il participait aux activités de la coalition Diomaye Président et plaidait régulièrement pour que les responsables locaux servent de relais entre les populations et le sommet de l’État.
Son appartenance formelle actuelle à Kiiraay mérite toutefois d’être distinguée de son engagement antérieur dans la coalition Diomaye Président : les éléments publics disponibles permettent surtout d’établir qu’il continue de diriger Thiès d’Abord et d'intervenir dans le débat politique local.
Ces différents parcours posent néanmoins la même question : pourquoi la forte activité politique de la mouvance présidentielle à Thiès se traduit-elle encore si faiblement dans les grandes nominations nationales ?
Est-ce un problème de « niveau » ?
Une explication revient parfois dans les discussions politiques : les responsables locaux auraient-ils les profils nécessaires pour occuper de grandes responsabilités nationales ?
La question peut être posée, mais elle ne peut pas être tranchée par une affirmation générale.
Les nominations ne reposent pas uniquement sur les diplômes. Elles combinent généralement expérience professionnelle, compétence technique, parcours administratif, confiance politique et recherche d’équilibres au sein du pouvoir.
Plusieurs personnalités thiessoises disposent par ailleurs de parcours professionnels établis. Ousmane Diagne a une longue expérience dans l’administration judiciaire. Habib Vitin est notaire. Déthié Diouf, dont la nomination officielle mentionne une maîtrise en géographie, revendique également un long parcours associatif, estudiantin et politique.
Pour d’autres responsables locaux, les éléments publics disponibles ne permettent pas de comparer sérieusement leurs qualifications avec celles des personnes nommées à la tête des grandes directions ou sociétés nationales.
Réduire la situation à un supposé « manque de niveau » serait donc trop simpliste.
Le vrai problème pourrait être celui du rapport de force
En politique, la compétence ne suffit pas toujours. Il faut aussi exister dans le rapport de force interne.
C’est peut-être sur ce terrain que Thiès semble aujourd’hui en difficulté.
La ville possède de nombreux responsables politiques, mais elle reste fragmentée entre plusieurs leaderships, mouvements, maires et ambitions personnelles. Cette dispersion peut réduire sa capacité à présenter au sommet de l’État une ligne commune et des profils portés collectivement.
Habib Vitin avait d’ailleurs déjà alerté contre les rivalités entre responsables locaux, estimant que Thiès ne devait pas devenir le terrain d’affrontements d’ego.
Une région peut disposer de nombreux cadres tout en pesant peu si chacun négocie séparément sa propre position.
À l'inverse, des territoires disposant d'un leadership plus structuré peuvent transformer leur poids politique en influence institutionnelle.
Kiiraay aura besoin de Thiès
La question devient encore plus stratégique avec la création de Kiiraay-Les Patriotes républicains le 25 juillet 2026.
Le nouveau parti du président Bassirou Diomaye Faye doit désormais construire sa propre implantation territoriale et préparer les prochaines compétitions électorales. Dans cette perspective, Thiès constitue un territoire difficilement contournable.
La région réunit plusieurs atouts : un électorat important, de grandes villes, une forte tradition politique, des communes très disputées et une position géographique centrale entre Dakar, Diourbel, Saint-Louis et le bassin touristique de la Petite Côte.
Elle est également la région d'origine du président Bassirou Diomaye Faye, né à Ndiaganiao dans le département de Mbour.
Pour Kiiraay, perdre politiquement Thiès ou laisser s’y installer un sentiment de frustration constituerait donc un risque.
Des voix pour gagner, mais quelle place pour gouverner ?
Au fond, la sortie de Déthié Diouf pose une interrogation plus large que la présidence du Conseil d’administration du Grand Théâtre.
La question n'est pas de savoir si chaque responsable ayant soutenu Bassirou Diomaye Faye doit obtenir un poste. L'État ne peut pas fonctionner comme un système de récompenses électorales.
Mais lorsqu'un territoire apporte une contribution électorale importante, fournit des cadres à une majorité et participe activement à la structuration du parti présidentiel, ses responsables finissent nécessairement par comparer leur poids dans les urnes avec leur poids dans les institutions.
En avril 2024, Thiès pouvait se considérer comme l'un des centres politiques du nouveau pouvoir.
En septembre 2026, cette certitude s'est nettement affaiblie.
Ousmane Diagne reste au gouvernement. Déthié Diouf entre à la tête du Conseil d’administration du Grand Théâtre. Abdoulaye Fall Mao participe à l’implantation de Kiiraay. Al Ousseynou Diouf défend publiquement le nouveau parti. Habib Vitin continue de porter les préoccupations locales.
Mais la capitale du Rail attend encore de savoir si cette présence militante et électorale se traduira par une influence réelle dans les lieux où se prennent les grandes décisions.
C'est peut-être là, davantage que dans le nombre de nominations







