Dans un pays qui n’a jamais connu d’alternance présidentielle pacifique depuis son indépendance en 1962, ce vote apparaît comme un test de confiance démocratique, autant qu’un révélateur de la fracture générationnelle qui traverse la société ougandaise.
Un pays au ralenti, sous contrôle sécuritaire renforcé
À la veille du scrutin, l’Ouganda semblait suspendu à l’événement. À Kampala, des militaires ont été déployés à plusieurs carrefours stratégiques, tandis que la circulation se faisait rare. Depuis mardi soir, l’accès à internet est coupé sur l’ensemble du territoire, officiellement pour prévenir la désinformation et les violences.
Une justification rejetée par Amnesty International, qui dénonce une entrave grave au droit à l’information et appelle à la levée immédiate des restrictions. Le Haut-Commissariat de l’ONU aux droits de l’homme a, de son côté, alerté sur un climat de « répression et d’intimidation généralisées », visant particulièrement l’opposition, les journalistes et les défenseurs des libertés publiques.
Dans plusieurs villes de province, comme Lira, le même sentiment de paralysie domine. « Les rues sont désertes, tout est à l’arrêt », témoigne un commerçant joint par téléphone.
Museveni et le récit de la stabilité
Au pouvoir depuis près de quarante ans, Yoweri Museveni et son parti, le Mouvement national de résistance (NRM), fondent leur campagne sur un argument central : la stabilité. Selon le camp présidentiel, l’Ouganda aurait tourné la page des décennies de violences et de chaos qui ont marqué son histoire, et toute alternance ferait courir le risque d’un retour en arrière.
« Quarante ans de stabilité, est-ce trop long ? Absolument pas », tranche Kenneth Omona, ministre d’État et cadre du NRM. Il cite la République démocratique du Congo pour illustrer, selon lui, l’échec des changements fréquents de dirigeants sans stabilité durable. Dans le nord du pays, il évoque une « paix relative » et les perspectives économiques liées à l’exploitation pétrolière à venir.
L’opposition et l’appel à un « nouveau départ »
Face à ce discours, la Plateforme de l’unité nationale (NUP) de Bobi Wine propose une lecture radicalement différente. Pour l’opposition, la corruption, le chômage et la confiscation du pouvoir restent au cœur du système actuel.
« La démocratie a été dévoyée », affirme Ben Byamugisha, membre du comité central du NUP, qui rejette toute accusation de volonté insurrectionnelle. « Quand nous parlons de vote protestataire, il ne s’agit pas de descendre dans la rue, mais d’aller voter massivement », insiste-t-il.
Le NUP mise sur la promesse d’une meilleure gouvernance, de création d’emplois et d’un renouvellement politique, un message particulièrement adressé à une population dont la majorité a moins de 30 ans et n’a aucun souvenir de l’arrivée de Museveni au pouvoir.
L’inconnue de l’après-vote
Au-delà du résultat, c’est surtout l’après-scrutin qui suscite l’inquiétude. L’histoire politique ougandaise est marquée par des transitions violentes, et l’acceptation des résultats reste un défi majeur.
Pour l’analyste Alex Vines, directeur du programme Afrique à l’ECFR, les autorités observent de près les mouvements de jeunesse et les contestations récentes dans la région, notamment au Kenya, en Tanzanie et au Mozambique. D’où une stratégie de verrouillage sécuritaire préventif.
Reste une question centrale : comment réagira la jeunesse ougandaise si une nouvelle victoire écrasante de Museveni est annoncée ?
La réponse se jouera dans les jours qui suivront le vote — et pourrait bien définir l’avenir politique immédiat du pays.
