Depuis plusieurs semaines, Donald Trump enchaîne les sorties agressives, les menaces à peine voilées et les effets d’annonce tonitruants. Puis, presque sans transition, le président américain opère des volte-face diplomatiques qui laissent alliés et adversaires perplexes. Dernier exemple en date : l’abandon soudain d’une rhétorique belliqueuse autour du Groenland, remplacée à Davos par l’annonce d’un hypothétique « cadre d’accord » avec le Danemark sur l’avenir du territoire autonome.
Sur les réseaux sociaux, la séquence a inspiré moqueries et détournements. Une vidéo montrant un nourrisson en pleurs, empêché de désigner le Groenland sur une carte, circule abondamment, accompagnée d’une légende ironique : « Donald Trump en ce moment ». Derrière la satire, une interrogation plus sérieuse s’impose : assiste-t-on à un simple coup de communication ou à l’expression d’un comportement profondément problématique ?
Jeudi, à Paris, le directeur général de Bpifrance, Nicolas Dufourcq, a résumé le malaise en des termes cinglants. Selon lui, Donald Trump utilise des « techniques de négociation infantiles », comparables à celles d’un enfant qui hausse le ton avant de se calmer lorsqu’il obtient une forme d’attention. « Il va falloir calmer l’enfant », a-t-il ironisé, soulignant l’instabilité apparente de la méthode trumpienne.
Pour autant, tous les spécialistes refusent de céder à une lecture strictement psychanalytique. L’historienne et psychanalyste Élisabeth Roudinesco se montre très prudente. Hostile à l’analyse psychologique des responsables politiques à distance, elle concède néanmoins que certains traits sont « visibles par le commun des mortels ».
« Donald Trump n’est pas capricieux au sens classique, affirme-t-elle, mais pathologiquement infantile. Il est sans limite dans l’accomplissement de ses désirs. »
Cette infantilisation se manifeste notamment dans le registre lexical du président américain. Là où les dirigeants privilégient la nuance et la diplomatie codifiée, Trump oppose un vocabulaire binaire : le « gentil » contre le « méchant », le « gagnant » contre le « perdant ». Une rupture totale avec le discours politique traditionnel, qui contribue autant à sa popularité auprès de sa base qu’à l’inquiétude de la communauté internationale.
Pour Patrick Weil, historien et directeur de recherche émérite au CNRS, il serait toutefois réducteur de limiter l’analyse à une question de maturité psychologique. Dans son ouvrage Un fou à la Maison-Blanche, consacré au président Woodrow Wilson, il met en lumière des parallèles troublants avec Donald Trump. « On retrouve chez Trump un narcissisme extrême. Tout est mis en scène, tout tourne autour de lui », explique-t-il.
Selon Patrick Weil, cette hyper-personnalisation du pouvoir sert aussi un objectif stratégique : détourner l’attention. « La mise en scène permanente, notamment sur la scène internationale, permet d’éviter que le débat public ne se concentre sur des difficultés intérieures moins flatteuses. » Créer la crise, puis la désamorcer, devient alors un outil politique à part entière.
L’historien pointe également une vision du pouvoir qui dépasse le cadre constitutionnel classique. À l’image de Woodrow Wilson et de son projet de Société des Nations, Trump chercherait à imposer un leadership mondial personnalisé, à travers son récent « Conseil de la paix ». « Comparer ces figures rend Trump plus prévisible », estime Patrick Weil, suggérant que derrière l’apparente erraticité se cache une logique de pouvoir bien identifiée.
La santé mentale de Donald Trump n’est pas un sujet nouveau. Dès 2017, un collectif de psychologues et de psychiatres américains avait publié The Dangerous Case of Donald Trump, affirmant que le président présentait des traits incompatibles avec l’exercice de la fonction suprême. Accusés de violer la règle éthique Goldwater, qui interdit de diagnostiquer une personnalité publique sans examen clinique. Les auteurs invoquaient un « devoir d’alerter » face aux risques encourus.
En 2024, un second volume, The More Dangerous Case of Donald Trump, est venu raviver le débat. Certains spécialistes y évoquent une dégradation cognitive liée à l’âge, allant jusqu’à mentionner des signes précoces de démence. Des propos qui, sans faire consensus, alimentent une inquiétude persistante à l’approche d’un nouveau mandat présidentiel.
Reste une question centrale : Donald Trump est-il réellement prisonnier d’un comportement infantile, ou exploite-t-il volontairement cette image pour désarçonner ses interlocuteurs ?
Pour ses partisans, son imprévisibilité serait une arme redoutable. Pour ses détracteurs, elle constitue un danger majeur dans un monde marqué par les tensions géopolitiques et nucléaires.
Une chose est certaine : à bientôt 80 ans, Donald Trump continue de gouverner comme il communique dans l’excès, la provocation et le refus des règles établies. Qu’elle soit pathologique ou stratégique, cette posture laisse derrière elle un climat d’incertitude, où la frontière entre jeu d’enfant et mise en danger du monde devient de plus en plus floue.

