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«Trop de temps est consacré aux débats stériles sur le pétrole et le gaz» dixit IBRAHIMA MACODOU FALL

IBRAHIMA MACODOU FALL, INDUSTRIEL ET PDG DE LA NOUVELLE SOCIETE TEXTILE SENEGALAISE

La controverse autour de la gestion des ressources naturelles inquiète Ibrahima Macodou Fall, Pdg de la Nouvelle société textile sénégalaise (Nsts). Dans cette interview accordée à L ’Obs, via mail, l ’industriel s ’alarme des discours entretenus autour du Pétrole et du gaz et qui seraient en train de polluer l ’environnement des affaires et d ’impacter négativement les conditions d ’une émergence économique.

Ibrahima Macodou Fall, à l’ITMA, inspecte le modèle de machine à tisser qu’il veut installer à la NSTS à Thies

On assiste à une vive confrontation entre l ’ opposition, la société civile et la majorité présidentielle, sur la transparence dans la gestion du pétrole et du gaz. Ce débat sur la gouvernance de nos ressources naturelles n ’installe-t- il pas le Sénégal dans une ambiance délétère et non favorable à son ambition d ’ émergence ?

En effet, on assiste depuis un moment à un débat sans précédent autour de la découverte de ressources gazières et pétrolières. Ce débat a fini par installer notre pays dans une atmosphère aux conséquences lourdes de menaces pour sa stabilité. Des déclarations sur le pétrole et le gaz sont faites par certains acteurs de la classe poli- tique. Une vaste campagne est mise en branle tendant à saper le moral des Sénégalais et installer le doute sur la gouvernance de nos ressources pétrolières et gazières, l ’ exploitation prochaine des gisements découverts.

Les discours construits autour de dénonciations, d ’accusations et de critiques, souvent infondées, portent vraiment les germes d ’une propagande insidieuse. Ce qui me gêne le plus dans ce débat, c ’ e st ce discours entretenu autour de la dénonciation ou de la renégociation des contrats miniers déjà signés par notre pays, et celui qui tend à faire croire aux Sénégalais, surtout aux jeunes, que leur avenir est hypothéqué. Ces dis- cours polluent l ’ environnement des affaires et ne participent pas à promouvoir les conditions nécessaires à une émergence économique.

Ces joutes verbales et judiciaires autour du pétrole et du gaz, qui phagocytent le débat, n ’occultent-elles pas l ’essentiel  ? Nos poli- tiques ne font-ils pas comme si seules les res- sources comme le pétrole et le gaz pourraient assurer l ’émergence économique du Sénégal ?

IBRAHIMA MACODOU FALL à L’ITMA

Je suis vraiment surpris par l ’intensité de ce débat car curieusement, il n ’a pas eu lieu pendant toute la période qui a précédé l ’arrivée du Président Macky Sall au pouvoir. Et pourtant, plusieurs contrats ont été signés. Regardez le cas de l ’ o r, la production d ’ o r est rendue publique, alors qu ’avant 2012, c ’ était l ’ opacité totale. Des progrès importants sont faits dans la gouvernance des ressources naturelles, qui devraient permettre d ’ é viter toute politisation d ’une question si importante pour le devenir de notre pays. Malheureusement, on assiste à des joutes verbales contre-productives, nuisibles à tous points de vue à notre économie. Trop de temps est consacré, hélas, aux débats stériles sur le pétrole et le gaz, comme si l ’avenir de notre pays, son émergence économique, en dépendaient. Ils occultent l ’ essentiel des préoccupations de nos concitoyens, et nous éloignent des véritables enjeux auxquels notre pays doit faire face, notamment le chômage des jeunes, qui devient de plus en plus préoccupant.

Le Sénégal n ’a-t-il pas d ’autres ressources naturelles que le pétrole et le gaz, sur lesquelles il pourrait s ’appuyer pour réussir son pari de figurer, à brève échéance, parmi les pays émergents ?

Evidemment ! Je ne voudrais pas briser cet espoir, légitime du reste, né de la découverte de ces importantes ressources naturelles. Mais je crains qu’en nous concentrant trop sur la question du pétrole et du gaz, nous ne perdions de vue l’enjeu primordial de la gestion d’autres ressources fondamentales que nous détenons pour assurer les bases d’un développement durable de notre pays. Le capital humain et le temps, sont des ressources qui sont tout aussi précieuses que le pétrole et le gaz. A mon humble avis, la rationalisation de l’utilisation de ces ressources et d’autres ressources disponibles au plan national sont des leviers aussi importants que le pétrole et le gaz pour accélérer le processus d’émergence économique de notre pays.

«Le capital humain et le temps sont des ressources qui sont tout aussi précieuses que le pétrole et le gaz»

Le temps, c’est de l’argent. Nos politiques et autres activistes ne font-ils pas trop perdre du temps – une denrée précieuse – au Sénégal pour son développement ? Je vais vous dire, j’ai visité le salon des Industries textiles Itma à Barcelone, le mois passé. Le salon du plus gros employeur au monde, le secteur textile. J’en suis sorti le cœur serré car j’ai eu l’impression que notre continent est en train de passer totalement à côté des véritables enjeux pour son développement, au regard du temps qu’on perd dans les débats auxquels on assiste tous les jours.

Ma conviction est que l’avenir des jeunes, notamment des générations futures, dépend fondamentalement de notre capacité à utiliser cette ressource précieuse qu’est le temps, dont dispose toutes les nations en quantité égale, pour valoriser notre capital humain par le travail, et constituer une offre significative capable de répondre à la demande croissante des marchés mondiaux. Le monde est devenu un village planétaire mettant à la portée de tous les richesses et la technologie permettant aux pays et leurs travailleurs de se partager les milliards d’heures de travail générées par la consommation de biens de près de 8 milliards de personnes vivant sur la planète.

C’est cette bataille pour le partage du travail dans le monde qui mérite d’être menée. Elle s’impose à nous, et nos succès seront déterminants pour notre avenir et celui des générations futures. Je pense que notre pays possède des atouts réels pour s’engager dans cette bataille, mais il faut savoir que le temps perdu ne se rattrape jamais et nos concurrents ne nous attendent pas.


Avant la découverte des ressources naturelles, on répétait souvent que le Sénégal est un petit pays, pauvre mais riche de ses ressources humaines. Ne faut-il pas chercher à fructifier ce capital, que l’on qualifierait de «dormant» ? Il est établi que le facteur humain constitue un élément fondamental dans tout processus de développement économique, et notre pays est doté d’un précieux potentiel humain. D’ailleurs, l’expertise sénégalaise se distingue partout en Afrique dans l’artisanat du cuir, de l’or, de la confection de vêtements, du bois et dans tous les métiers du bâtiment. Elle constitue une formidable richesse.

Je vais vous livrer un témoignage : un expert américain de KSA (Kurt Salmon Associates), après avoir supervisé la formation des ouvriers d’agent de confection industrielle à Louga, m ’ a révélé : «Vous avez une main-d’œuvre extraordinaire, en 5 semaines de formation, ils sont bons pour la production, alors qu’en Afrique centrale, 7 à 8 semaines ne suffisent pas pour les envoyer en production…»

Un témoignage qui en dit long sur cette ressource précieuse dont notre pays est doté, et tous ceux qui ont porté une attention à notre secteur producteur de biens et à notre artisanat, pourront confirmer cette réalité. Ce capital humain a seulement besoin d’être valorisé par l’éducation, la formation, l’apprentissage et encadré pour être inséré dans notre système de production.

En définitive, ce serait une erreur de gouvernance que de miser exclusivement sur les ressources minières pour espérer placer le Sénégal sur la rampe de l’émergence économique…

Même si l’on admet, de manière générale, que les ressources naturelles procurent des revenus importants aux pays qui en disposent, il est établi que leur impact sur le développement économique est tributaire de plusieurs facteurs et en conséquence, ce n ’ est pas une condition suffisante pour le processus d’émergence économique. Il faut faire très attention. L ’industrie pétrolière est très peu intensive en main-d’œuvre et l’impact attendu de l’exploitation du pétrole et du gaz sur l’emploi sera faible, comme cela a été observé dans de nombreux cas.

Regardez l’exemple du Gabon, son cas est suffisamment révélateur de cette réalité. Quatrième producteur de pétrole en Afrique subsaharienne, avec seulement 1,5 millions d’habitants, l’activité pétrolière rapporte à elle seule plus de 40% de la valeur ajoutée nationale et plus de 60% des revenus de l’Etat. Ses effectifs représentent moins de 5% de l’emploi formel et le chômage des jeunes croît chaque année. Je pense qu’un modèle économique basé sur la rente pétrolière et gazière n ’ est pas pertinent pour notre pays, et ce serait une grosse erreur de miser exclusivement sur ces ressources pour mettre notre pays sur la rampe de l’émergence ou qu’on tente d’installer dans l’esprit de notre jeunesse l’illusion que la résolution de leurs problèmes repose sur l’exploitation future du pétrole et du gaz.

Le Sénégal aurait-il donc besoin d’un recentrage des priorités, de consensus forts autour de réformes structurelles, et surtout viables, qui survivraient à toutes les ressources naturelles ?

Evidemment, il est urgent qu’on recentre le débat autour des priorités. Le combat qui doit se poursuivre pour l’émergence économique, c’est l’affaire de tous. Je pense que nous le gagnerons en nous engageant résolument dans un processus d’industrialisation de notre économie. L ’ apport du pétrole et du gaz sera important dans ce cadre, si on arrive à opérer une baisse significative du coût de l’électricité pour les industries et les ménages. Cette baisse doit être inscrite dans les priorités car elle va constituer un levier accélérateur pour réaliser les objectifs du Plan Sénégal Emergent, notamment ceux visant la transformation structurelle de notre économie. Nous gagnerons ce combat aussi en développant un secteur privé fort avec lequel l’Etat entretient un dialogue constructif, et mis dans des conditions de compétitivité les meilleures.

J’en appelle à des consensus forts pour appréhender l’avenir avec plus de sérénité. Les polémiques devraient s’estomper pour laisser place à une mobilisation de tous autour des véritables enjeux pour le développement de notre pays. Cette mobilisation doit s’inscrire dans un combat contre les contre-valeurs et pour la promotion des valeurs fondatrices d’un développement durable; la culture républicaine, l’éthique, le sens du bien commun, le respect de la chose publique et le culte du travail. C’est le meilleur legs aux générations futures pour assurer leur avenir.

Les ressources pétrolières et gazières s’épuiseront, mais le socle de valeurs bâti pour notre peuple avec le patrimoine économique, scientifique, culturel et technique, que nous construirons dans l’effort tout au long de son histoire, se transmettra de génération en génération. Voilà le véritable enjeu auquel nous devons faire face et nous sommes tous concernés.

Entretien paru sur L’Observateur


1 Commentaire

  1. LE GUITARISTE DU ROYAL BAND ET EX PROFESSEUR AU LYCÉE MALICK SY DEVENU INDUSTRIEL. OUI

    quelles sont tes vraies ambitions?

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