C’est ce qu’on appelle un grand coup médiatique. La 2S TV vient de frapper fort avec la venue à Dakar, à son invitation, de l’actrice indienne, Pallavi Kulkarni, héroïne d’une série télé qui a hypnotisé, des mois durant, les Sénégalaises de tous âges. Naturellement, le pouvoir et l’influence des dames aidant, tout le pays a été concerné par la déferlante venue du pays de Gandhi.
Les milliers de personnes qui étaient venus attendre l’actrice Pallavi Kulkarni à l’aéroport de Dakar ont fait s’arrêter pendant quelques minutes, mais alors carrément s’arrêter, les autres Sénégalais scotchés sur le direct de la 2S TV, et qui se demandaient s’ils n’avaient pas la berlue. Simple effet de mode ou révélateur d’un profond besoin d’icônes ?
La foule en liesse, arborait des affiches et portait des saris, scandait le nom de l’actrice qui répondait par des baisers lancés à ses supportrices littéralement à ses pieds. Elle semble avoir été assez surprise d’un accueil aussi enthousiaste. Il faut dire que le succès de la série est tel qu’on parle d’une mode « Vaidehi » : les jeunes filles s’habillent en tenues traditionnelles indiennes, un tissu et un modèle Vaidehi ont même été lancés !
L’histoire du téléfilm tourne autour de la vie d’une jeune fille de 21 ans Vaidehi, qui rêve de se marier avec un prince charmant et fonder une famille. Etant de classe moyenne, Vaidehi pense que son rêve ne peut se réaliser. Un jour, la chance lui sourit, ses parents reçoivent une demande en mariage de la famille la plus riche (Jaisingh) de la ville. Ils n’en reviennent pas. Vaidehi est plus méfiante et souhaite refuser cette demande. Ses parents la persuadent d’accepter.
Finalement Vaidehi cède et se marie avec Aryavardhan. Le soir de la nuit de noces il lui fait une première révélation. A partir de là, elle découvre son vrai visage et qu’il avait tout manigancé pour avoir une femme. Vaidehi souhaite désormais quitter sa cage dorée, et se sent piégée. Que va-t-il se passer ? D’autres secrets se cachent dans les couloirs du manoir de ses beaux-parents.Y aura-t-il quelqu’un pour la soutenir ? Ou devra-t-elle se battre seule ? Trouvera-t-elle un jour le véritable amour ? Pour résumer, c’est un conte de fée...
Mais Dieu, qu’elle est belle ! Une ondoyante chevelure brune encadre un harmonieux visage en amande où clignotent des yeux émollients comme les phares d’une Lamborghini coupé sport ; et quand elle sourit, des dents blanches-ivoire rayonnent dans un angélisme qui sublime. Comme aiment à le répéter à longueur de sermons les gardiens de l’orthodoxie, Dieu aime le beau. Ce qu’il proscrit par contre, ce sont toutes les vilénies inhérentes à la nature humaine, la cupidité la méchanceté, la haine, la médisance, bref, le mal. Ne dit-on pas de celui qui commet une turpitude que ce qu’il fait est « vilain » ? Un candidat à la présidentielle n’avait-il pas avancé ici, un jour, qu’il était « le plus beau » ? Reprenant au vol cet « axe programmatique », un autre de ses collègues, n’avait-pas rappelé qu’il avait « le plus beau sourire » ?
Les Sénégalais aiment le beau ; ils vivent aussi dans une société traumatisée par l’absence de modèles et l’hypocrisie qui entoure les rapports entre les référentiels déclarés et le vécu de tous les jours. Avec Shehu Sharifu, c’était l’extériorisation d’une quête de sens spirituel, avec la belle indienne, c’est le déficit de rêve tout simplement qui s’exprime.
Les soap-operas comme Vaidehi sont de bons antidépresseurs sociaux mais, naturellement, avec des effets secondaires particulièrement nocifs. L’une des caractéristiques essentielles des soap operas est leur type de narration, où les fins ouvertes et les histoires s’étalant sur plusieurs épisodes sont autant de traits récurrents. Chacun croit que c’est une part de soi-même qui se révèle dans les péripéties du feuilleton. C’est un programme télévisuel basé sur une narration perpétuellement ouverte avec plusieurs intrigues parallèles Chaque épisode s’achève avec la promesse que le récit se prolongera dans un épisode ultérieur. L’espérance en bandoulière, la femme Sénégalaise se retrouve donc parfaitement dans l’héroïne (Vaidehi est certes devenue une drogue mais je ne parle pas de la substance proscrite) !
Au moins, ces téléfilms, regardés de haut pas les intellectuels guindés, nous changent de toute cette faune, pas belle, vilaine et intempestivement bruyante, qui nous coupe l’appétit et nous fait désespérer de l’avenir de ce pays, et dont beaucoup de ses cadors -les rois de la jungle-, se retrouvent au sein de la classe politique... Pensez-vous sérieusement qu’un Lamine Massaly peut faire rêver ? L’anti-modèle n’a pas été bien doté par la nature. sa mâchoire prognathe rappelle les origines pithécanthropes de homme ; sa bouche ne débite que des énormités et sa géographie tourmentée (de corps et d’esprit) est un éloge au vilain.
Sans vouloir accabler le jeune responsable libéral en prison à Thiès, il est ce qu’on appelle une erreur de casting ; mais, malheureusement, il est un échantillon d’une certaine représentation de la classe politique. Elle est comme coupée de sa société. Elle n’entend pas les appels au secours que rendent certains phénomènes sociaux. Une 4X4 de couleur sombre ; un homme qui donne en aumône un coupon de tissu, de la viande, une aiguille, et de l’argent. Ceux qui reçoivent le don trépassent dans les heures qui suivent, selon la clameur publique. Cette psychose a entraîne de graves incidents qui ont conduit d’honnêtes ou supposés tels à l’hôpital après avoir frôlé la mort...
« Vaidehi plus populaire que Wade », a titré « L’Obervateur », l’un des quotidiens dakarois à grand tirage. Effectivement, les grandes masses tendent vers la saturation en ce qui concerne l’attrait des hommes politiques qui, manifestement, ne font plus rêver ; ou, pour nuancer, si c’est le cas, il tourne très souvent au cauchemar. Bien sûr, aucun homme politique ne cracherait sur une telle popularité. Mais ils voient de loin le phénomène se dérouler, n’ayant aucun moyen de poser leur planche sur la vague médiatique et surfer vers ces milliers et milliers de suffrages scotchés sur la 2S TV. « Le pape, combien de divisions », avait demandé Staline à Churchill, alors que la deuxième guerre mondiale faisait rage. Alors, Vaidehi, combien de voix dans l’urne ?
